Réflexions autour de l’abstinence : un mois par an ou un jour par semaine?

Tout a commencé en Australie, avec le projet « Ocsober » – contraction de October et de Sober -conçu comme une campagne de financement. Des personnes s’engageaient à ne pas boire d’alcool durant un mois en échange de quoi des proches verseraient un don à l’organisme sans but lucratif de leur choix.

Puis, ça a été le tour de la Grande-Bretagne avec Dry January. Là encore l’abstinence des participants se voyait soulignée par des dons à des organismes.

Et maintenant, au Québec, l’initiative été reprise par la Fondation Jean- Lapointe en février, le mois le plus court de l’année qui vient tout juste de prendre fin, pour que ce soit plus facile aux participants.

Il va sans dire que chacun est libre de faire les choix qui lui conviennent. L’abstinence, qu’elle dure une journée, une semaine, un mois, une année ou une vie, est un choix parfaitement légitime. Éduc’alcool fait même du respect de ceux qui choisissent de ne pas boire d’alcool une règle d’or de la culture de la modération qu’il préconise. Il a même mis à la disposition des consommateurs d’alcool, auxquels il recommande d’alterner boissons alcoolisées avec boissons non alcoolisées, comme des abstinents d’un jour ou de toujours, le site alternalcool.com qui leur donne des dizaines de recettes de cocktails sans alcool.

Il reste que le fait de souligner un mois d’abstinence comme un exploit exceptionnel qui mérite d’être récompensé, par des dons ou autrement, n’est-il pas porteur d’interrogations plus profondes sur la relation de notre société à l’alcool?

En quoi, l’abstinence, quelle qu’en soit la durée, serait-elle un exploit remarquable? Certes, prendre un verre est un plaisir et ne pas boire pendant un mois consiste en effet à se priver de ce plaisir durant quelque temps. Mais ça ne devrait pas être un exploit. Si c’est difficile de s’abstenir, c’est qu’une dépendance s’est installée. Si c’est difficile, c’est qu’il y a une pression sociale qui pousse à boire. Si c’est difficile, ça va bien plus loin que se priver d’un petit plaisir.

Cela nous interpelle d’autant plus qu’un tout récent constat en Grande-Bretagne fait ressortir que le dernier jour de janvier, les ventes d’alcool bondissent de 14%, les abstinents temporaires se précipitant pour « compenser » le sevrage du mois écoulé. Boire de manière excessive onze mois par an et « compenser » en pratiquant l’abstinence pendant un mois n’est pas exactement le meilleur modèle de consommation.

Sans enlever quelque mérite que ce soit à ces initiatives, qui financent des organismes qui méritent amplement de l’être, Éduc’alcool invite les buveurs d’alcool à s’abstenir de boire au moins un jour et idéalement deux jours par semaine pour éviter l’accoutumance et la dépendance, en conformité avec les niveaux de consommation à faible risque. Afin que l’abstinence, quelle qu’en soit la durée, ne soit ni vécue, ni perçue, comme un exploit, mais simplement comme un petit plaisir dont on se prive pour financer une juste cause, un peu comme se raser le crâne ou se laisser pousser les moustaches pour en financer une autre.

C’est au quotidien que la modération a bien meilleur goût.

Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool