Alcool et cancer : abstinence ou modération ?

On entend souvent les organismes qui traitent du cancer émettre des directives distinctes de celles reconnues comme faisant référence pour la population générale. Ils conseillent aux femmes de limiter leur consommation quotidienne à un verre plutôt que deux et aux à hommes deux plutôt qu’à trois. Et ils indiquent que l’abstinence est le meilleur choix.

Outre le fait qu’il n’est jamais bon d’émettre des directives contradictoires dans le grand public au risque de contrecarrer les efforts d’éducation et de prévention, il importe aussi de faire la part des choses et de distinguer les situations générales des situations particulières.

Les données selon lesquelles une seule consommation d’alcool par jour augmente le risque de plusieurs types de cancers – tout au moins lorsque ce mode de consommation s’étend sur plusieurs années – sont bien connues. Mais elles ont été parfaitement prises en compte par les experts scientifiques lors du développement et de l’adoption des recommandations de consommation d’alcool à faible risque dont Éduc’alcool fait la promotion.

Quoique certains puissent croire que l’alcool aurait le même statut que le tabac lorsqu’il y a 60 ans les premières causalités entre le tabagisme et le cancer des poumons ont été établies, nous savons tous que la problématique de la consommation d’alcool est beaucoup plus complexe.

Le Conseil national sur les stratégies de l’alcool, dont fait partie Éduc’alcool, s’appuie sur des méta-analyses portant sur le lien entre le risque de décès toutes causes confondues et une consommation d’alcool quotidienne habituelle afin d’évaluer à quel moment, pour une personne moyenne, les probabilités de bienfaits et de risques s’équilibrent en comparaison avec ce qui est observé chez les abstinents. La méthodologie a le net avantage de déterminer les limites supérieures d’une consommation d’alcool quotidienne habituelle, voire le seuil où le risque de mortalité prématurée toutes causes confondues ne dépasse pas celui d’une personne qui n’a jamais consommé d’alcool au cours de sa vie.

Sur cette base, les meilleures données probantes suggèrent un seuil supérieur de 10 consommations par semaine pour les femmes et de 15 consommations par semaine pour les hommes.

Notons ici l’importance des mots. Nous disons « toutes causes confondues » car nul n’a jugé bon d’isoler le cancer de tous les autres aspects de la consommation d’alcool. En second lieu, nous parlons systématiquement de niveaux de consommation d’alcool « à faible risque » et jamais de « sans risque ». Enfin, et c’est loin d’âtre anodin, la stratégie canadienne sur l’alcool s’intitule : « Vers une culture de la modération » et non pas « Vers une culture de l’abstinence ».

Qui plus est, en France, le Haut Conseil de la Santé publique nous rejoint en ce qu’il écrit : « Il est évident qu’une recommandation nutritionnelle à visée de santé publique ne peut être basée sur une morbi-mortalité spécifique, en l’occurrence le cancer, mais doit prendre en compte l’ensemble des effets et impacts potentiels. Ainsi, à ce jour, il n’y a pas d’argument convaincant pour justifier de modifier les recommandations actuelles basées sur des repères de consommation, en faveur d’une abstinence totale ».

C’est dans ce cadre que se situe donc la campagne d’Éduc’alcool qui a été reconnue comme la meilleure initiative du genre au Canada et qui est devenue l’exemple-type des meilleures pratiques dans ce domaine. Éduc’alcool conseille aux personnes à risque de cancer de réduire leur consommation en deçà des normes générales, mais il se garde bien d’étendre cet avis à l’ensemble de la population pour laquelle les niveaux que nous diffusons sont bel et bien la norme. La modération a donc toujours bien meilleur goût.

Hubert Sacy
Directeur général d’Éduc’alcool

Mai 2014