Étiquettes sur les bouteilles

En mettant à lʼordre du jour lʼadoption du projet de loi C-206, la Chambre des Communes a relancé un débat qui nʼest pas nouveau : celui des étiquettes de mise en garde sur les bouteilles dʼalcool ; une mesure qui nʼest en vigueur que dans une vingtaine de pays à travers le monde. Et qui est rejetée par plus de deux cents pays. Tout récemment encore, la Nouvelle-Zélande a tenu un débat sérieux sur cette question et en a rejeté lʼidée.

Nous croyons pour notre part, que la première et la plus importante question quʼil faille se poser est la suivante :

Les étiquettes de mise en garde sont-elles un moyen efficace de modifier les comportements des buveurs excessifs ?

Et dans la négative, une seconde question surgirait :
Y a-t-il un inconvénient à les apposer quand même sur les bouteilles ?

Lʼefficacité des étiquettes de mise en garde nʼest pas une question dʼopinion, cʼest une question scientifique. Cʼest pourquoi, Éducʼalcool a demandé à des scientifiques du groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention (GRASP) de lʼUniversité de Montréal de faire lʼanalyse de toutes les recherches disponibles sur ce sujet. Nous avons également demandé à de multiples centres du Canada et de lʼétranger de nous fournir les données dont ils disposent. Au total, plus dʼune centaine de recherches ont été aussi soumises au GRASP qui les a passées en revue.

Ses conclusions sont claires :

Lorsquʼelles sont combinées avec dʼautres outils et méthodes dʼinformation, les étiquettes de mise en garde pourraient être efficaces pour augmenter la notoriété du phénomène auprès de certains consommateurs, mais elles ne sont PAS efficaces pour changer les comportements ou pour diminuer les niveaux de consommation et elles sont TOTALEMENT INEFFICACES lorsquʼil sʼagit dʼatteindre les plus gros consommateurs, cʼest-à-dire le groupe cible principal.

Cette étude a été réactualisée en 2003 et les conclusions qui en ont été tirées sont identiques. Elles confirment lʼinutilité des étiquettes de mise en garde sur les bouteilles. Tout au plus conviennent-elles que les étiquettes peuvent être un outil dʼinformation, mais cʼest le moins efficace de tous les outils dʼinformation.

Or, bien quʼelles soient inefficaces et inutiles, dʼaucuns pourraient prétendre quʼil nʼy aurait pas de mal à les apposer quand même sur des bouteilles. Ce nʼest pas notre point de vue. Nous croyons en effet que telles étiquettes ont des inconvénients majeurs qu’il nʼest pas inutile de faire valoir.

Il existe cinq raisons majeures pour sʼopposer aux étiquettes de mise en garde :

1.- Certains chercheurs sʼinquiètent du fait que les étiquettes pourraient être inutilement alarmistes et accroîtraient le niveau dʼangoisse et de stress. On ne saurait trop insister sur lʼimportance dʼavoir un message équilibré et nuancé lorsquʼil est question dʼalcool. À ce sujet, rappelons les effets pervers des messages sans nuances : des médecins ont rapporté, ici comme ailleurs, que des femmes ont demandé à leur médecin de les faire avorter parce quʼelles avaient pris un verre à lʼoccasion sans savoir quʼelles étaient enceintes. Dʼautres chercheurs vont même jusquʼà soutenir que, sur cette question, notre société risque dʼatteindre lʼétat de panique morale.

2.- Les étiquettes de mise en garde ne sont pas une solution parce quʼelles ne font que dramatiser à outrance le problème, ce qui peut conduire les consommateurs à invalider lʼinformation qui ne correspond ni à leur expérience, ni à leur vécu. On ne peut sʼattaquer à un problème réel par un flash inutile qui ne traite aucunement du fond de la question. En effet, les étiquettes de mise en garde situent lʼalcool comme un produit dangereux et sous un angle négatif ne laissant aucune place à ce que vit lʼécrasante majorité de la population et au concept de consommation modérée et responsable. Nous ne gagnons rien à démoniser lʼalcool dans notre société.

3.- Le troisième danger est celui de la surexposition. En apposant des étiquettes sur toutes les bouteilles sans exception, on crée le faux sentiment que le problème a été pris en compte, ce qui nʼest évidemment pas le cas. Non seulement les consommateurs ne les verront plus, mais ils risquent même de les dévaloriser.

4.- Plus encore, il faut craindre que cette mesure inefficace et inutile ne serve de prétexte pour dispenser les autorités dʼinvestir dans les mesures qui sont vraiment efficaces. Des projets de prévention subséquents fondés sur des données probantes seront refusés sous prétexte que lʼon a déjà traité du problème, et ce, tant au niveau fédéral quʼà celui des provinces.

5.- Enfin, et ce nʼest pas le moindre des dangers, dʼaucuns pourraient évoquer le fait que les étiquettes de mise en garde sont en vigueur aux États-Unis pour justifier que nous fassions le même choix. On notera dʼailleurs la parfaite coïncidence entre le texte du projet de loi C-206 et les mentions que lʼon retrouve sur les étiquettes aux États-Unis. Aussi, nous apparaît-il essentiel de signaler que ces étiquettes de mise en garde servent davantage à protéger lʼindustrie américaine de lʼalcool quʼà informer les consommateurs. Nous savons tous que les poursuites judiciaires sont fréquentes chez nos voisins du sud. En mettant les consommateurs en garde, lʼindustrie se protège contre dʼéventuels clients qui seraient tentés de la poursuivre devant les tribunaux pour ne pas avoir été correctement informés des dangers du produit.

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